L'inénarrable histoire du docteur Duchally
et de l'homme de Blar
par Jean Portante, 2000

Dans ma famille, côté masculin bien entendu, paternel et maternel, il n'y a que des maçons. C'est normal, nous venons d'Italie. Les coiffeurs et les maçons viennent d'Italie. Tout le monde le sait à Differdange. Le savait, aujourd'hui la donne a changé. A Differdange et dans l'ensemble du bassin minier. Je veux dire feu le bassin minier, Dieu ait son âme, il y a belle lurette qu'on ne retire plus le moindre gramme de minette du sous-sol differdangeois. Pas qu'il n'y en ait plus, et même les mines sont encore là, un dédale de galeries trouant les caves de la ville comme les tunnels du métro le font à Paris ou plutôt les catacombes à Rome, des squelettes, il y en a à la pelle, un anthropologue, Duchally par exemple, y étudierait l'ethno-sociologie des cinq ou six premières décennies du vingtième siècle, métissage de plusieurs peuples, couches de nationalités réunies dans la mort, Luxembourgeois, Italiens, mais aussi Polonais, Allemands, Belges et Français; et Tunisiens si le choix des autorités ne s'était pas porté sur les Portugais, question de rester dans la tribu culturelle occidentale, catholique si possible, un immense cimetière donc, où se côtoient tous ceux, écrabouillés sous des blocs de minette qui, nolens volens, ont construit la prospérité de la cité.
Mais aujourd'hui elles ne servent à plus rien, les mines, quoique des mauvaises langues affirment que l'OTAN y stocke du matériel et des munitions, l'OTAN ou tout simplement l'armée luxembourgeoise, c'est pareil. En tout cas, personne ne circule dans les veines souterraines de Differdange. Les morts reposent en paix. Le flux de la vie n'y coule plus. La ville, elle, est sous perfusion.
Etait. Il faut se méfier du présent, tant tout change vite. L'imparfait est le temps qui en rend le mieux compte. Il sauve l'essentiel, le mouvement, la diachronie. Il permet au passé de déboucher sans ambages dans l'aujourd'hui. Les ponts sont encore intacts, et cela rassure.
Differdange était sous perfusion. Soudain on a cessé d'extraire le minerai de fer du Thillenberg ou du Rollesberg, et on s'est mis à le faire venir directement de Suède ou du Brésil, parce que celui-ci était plus riche et moins cher que le local, mais cela est également terminé (définitivement, comme le signale le passé composé, temps par excellence de l'éphémère et du passager, pour ne pas dire du futile). Il n'y a plus de mangeurs de minette à Differdange, les hauts fourneaux ont déserté le ciel, et l'usine, comme pour se venger, ne donne plus rien à manger à personne, c'est logique: on ne l'alimente plus, elle n'alimente plus. Même pas les Luxembourgeois de souche, aucune préférence nationale dans ses choix.
Auparavant, quand les cheminées fumaient comme des Turcs, noircissaient le ciel, repeignaient en gris les façades des maisons, envoyaient la fumée se marier avec les nuages puis se poser sous forme de particules de poussière gris blanc sur toutes les surfaces de la ville, avant donc, quand Differdange était la " Cité du Fer " ou la " Forge du Sud " je ne sais plus très bien, c'est d'abord les autochtones que la fonderie s'est mise à nourrir. Ils ramassaient ce qu'ils pouvaient, on leur payait ce qu'ils apportaient. Ils étaient sur place, normal qu'ils se fassent embaucher les premiers. Souvent, la minette se trouvait à au ras du sol, dans leurs jardins. Il y avait, dans un premier temps, assez de bras pour râteler les richesses, et s'il venait à en manquer, on les faisait venir du Nord du pays, de l'‘sling, paysans en mal de terre, arrachés à leurs champs, leurs prés et leurs vaches, habitués à manier la pelle et la pioche, dégarnissant la campagne, gonflant les agglomérations. Est-ce cela qui attiré le père de Duchally, Henri, ingénieur de son état, dans le Sud? Dans ce Sud où il a rencontré celle qui allait devenir la mère de Duchally, à savoir Marie-France Durant, originaire de Pétange, à un saut de Differdange? Puis, au fur et à mesure qu'elle commençait à être plus gourmande, la fonderie devenue usine réclamait d'autres mineurs, d'autres ouvriers, venus de loin, une histoire classique, mais, au gré des conjonctures, autre histoire classique, et comme tout le monde voulait travailler à l'usine, gagne-pain assuré à vie à l'époque, les autres métiers n'avaient pas la cote, comme on dit, ils n'en étaient pas moins indispensables. C'est ainsi que les Italiens sont devenus maçons et coiffeurs. Pas cordonniers, serruriers, plombiers ou bouchers, mais maçons et coiffeurs, alors que Jean-Pierre Duchally fréquentait le lycée et rêvait peut-être déjà de fouilles et d'anthropologie, tandis que son père participait à la folle épopée de la naissance de l'aviation, mais revenons aux Italiens. Maçons et coiffeurs, le symbole saute aux yeux. De quoi s'occupe en effet un coiffeur? De la tête bien entendu, du chef comme on disait autrefois quand on voulait montrer le chemin vers l'origine du mot, le " caput ", la tête dans toutes ses acceptions, le sommet de l'homme, ses cheveux même, ce qui se trouve plus haut encore que le cerveau et fait que tout tend vers le plus élevé, signal constant envoyé, comme le font les cheminées avec la fumée, vers les cimes. Rien de bassement terrestre en tout cas, comme la fonction de cordonnier par exemple, attirant sans cesse tout vers le bas, le terre à terre foulé par la chaussure, le superficiel. Le bas et le petit, alors qu'il n'y a que grandeur dans le travail du coiffeur.
Quant au maçon, s'il a les mains dans la terre, ce n'est pas non plus pour rester à la surface des choses. Chaque maison qu'il érige et envoie en messagère vers le haut - en cela sa fonction est toute proche de celle du coiffeur -, nécessite d'abord un travail en profondeur, une descente jusqu'aux racines, un retour vers le passé. Je ne sais pas pourquoi, mais je me suis toujours dit que le passé se trouve sous terre. A Differdange, c'était aussi l'avenir, sous forme de minette. Un avenir de courte durée cependant, alors que le passé souterrain est toujours long, très long, il n'y aurait qu'à interroger le docteur Duchally à ce sujet. S'il n'était pas mort depuis longtemps. N'est-ce pas en creusant qu'on accède aux civilisations les plus reculées?
D'ailleurs, si à Differdange on creusait bien, au-delà du banal minerai de fer, et je suis sûr qu'il l'a fait, on s'étonnerait de tomber sur un moment clé de l'histoire du lieu, période qui bouclerait le cycle qu'on avait cru commencer en faisant venir les premiers Italiens nourrir l'usine, je veux dire, et les historiens le savent maintenant: sous Differdange, il y a une autre Differdange, peut-être même plusieurs autres, en tout cas une qui possède un lien direct avec l'immigration italienne du vingtième siècle, et qui date de l'époque gallo-romaine, quand les ancêtres des Italiens d'aujourd'hui, les Romains donc, ayant conquis à peu près toute l'Europe, y installaient une cité florissante, avec fonderie et tout, les fouilles du Titelberg - mont de Titus - en témoignent.
En creusant le sol, le maçon italien n'est pas seulement à l'origine de fondements stables pour les maisons qu'il construit, mais il refait en même temps, comme tout archéologue ou anthropologue, comme Duchally donc, le voyage vers le début, le vrai début, son début, le départ des conquérants, passé glorieux, terni entre-temps, mais bien là, sous les yeux de qui veut le voir, afin que reste dans les mémoires un souvenir décisif, collectif, valable partout: plus on descend sous terre, plus on croit s'approcher des racines, plus on doit se rendre à l'évidence que le mot racines est définitivement au pluriel. Jamais on ne dirait: je suis à la recherche de ma racine, ou: ma racine se trouve à Differdange. Personne n'a une seule racine. A ceux qui ne le croient pas, je conseille de se mettre à fouiller la terre sous leurs pieds et à remonter ainsi le cours de l'histoire. Duchally l'a fait à sa façon, ce qu'il y a appris aurait pu bouleverser notre façon de voir l'évolution de l'être humain.
Pour l'Italien, bien entendu, ou l'Italo-Luxembourgeois, qui, au fur et à mesure qu'il s'enfonce dans le sol, disons luxembourgeois, non pour vérifier d'où il vient, puisque ce sol-là n'est qu'emprunté en quelque sorte, provisoire, mais pour alimenter l'usine ou construire de solides maisons, la surprise est de taille: son travail souterrain le met face à face avec son passé d'il y a deux mille ans. Du coup il se rend compte de l'impossibilité de posséder ou d'être spolié d'une terre, fût-elle natale, et retrouve un peu de sa fierté d'antan, même si, au-dessus, je veux dire, dans les maisons qu'il a construites, sur les trottoirs et dans les rues, à la surface donc, on continue à véhiculer des idées reçues, étroitement nationales, patriotiques même ou franchement racistes et xénophobes. Tout cela, à la surface. En-dessous, la terre se moque bien d'une telle attitude. En descendant, les frontières s'estompent , on se rapproche du temps et de l'espace collectif, de l'homme universel, de l'histoire commune à l'ensemble de l'humanité.
Mes quatre arrière-grands-pères étaient donc maçons (pour revenir à mon histoire, façon de parler, puisqu'en réalité c'est, on l'aura compris, une autre histoire que la mienne que je m'apprêtais à raconter - celle de l'anthropologue Jean-Pierre Duchally et de l'homme de Blar -, mais comme toujours, quelque part, le chemin a fourché, et, indécis, je me suis engagé dans une des deux voies possibles, celle-ci donc, l'autre je l'explorerai plus tard, quand je serai revenu sur mes pas. Pourquoi la vie impose-t-elle toujours des bifurcations, des portes latérales qui s'ouvrent?); mes deux grands-pères étaient maçons, mon père était maçon, c'est dire combien de sang maçon coule dans mes veines à moi. Trois générations de maisons construites en chantonnant des airs d'opéra, La Traviata, Nabuccho, La Cavalleria Rusticana ou Tosca, si ce n'est pas des chants autrement populaires comme Romagna mia ou Bandiera rossa, autre spécialité italienne, par sept paires de mains consécutives, des villages entiers, si l'on rapprochait dans le temps et l'espace les fruits de leur travail. Et voilà que mes mains à moi, pas démotivées pour un sou, mains plus gauches et délicates que celles d'un bébé, se fleurissant de cals au moindre contact d'un manche de quelque nature qu'il soit, figent soudain le mouvement, trahissent l'histoire familiale, tournent le dos à une saga ayant pourtant permis à des centaines de propriétaires d'avoir un toit au-dessus de la tête, comme on dit, s'interdisent le voyage souterrain vers un temps où être d'Italie signifiait dominer le monde.
Pas étonnant cependant qu'enfant qui voyais mon père et mes grands-pères manier le manche coudé de la truelle, journaux sur la tête en guise de chapeau, comme eux avaient vu leurs pères et grands-pères le faire, je me sois, dès mes premiers balbutiements, tourné vers ce noble métier, dans ma tête du moins, ma tête et mes mots que, pour des motifs obscurs, mes parents feignaient de ne pas entendre, je les comprends aujourd'hui. Mais quelle fierté dans mon regard quand je répétais à qui voulait bien m'écouter que, grâce à ma famille, grâce au ciment malaxé par ma famille, des maisons de toutes tailles avaient poussé comme des champignons, à Differdange comme ailleurs, et même une église, l'église de Differdange, alors que l'ailleurs se trouve très loin, derrière un long tunnel, là où l'on parle une langue venue tout droit de la bouche de Jules César. Voilà ce que je disais. C'est du moins ce que je crois avoir dit.
Puis, au fur et à mesure que je grandissais, ma vocation s'estompait, petit à petit à vrai dire. Remplaçant le manche de la truelle par le bois plus fin d'un crayon, j'avais soudain envie de devenir architecte, comme le père de mon voisin de banc de ma première année de lycée, comment s'appelait-il déjà, on m'a dit qu'il est mort, victime de la vitesse. La langue de Jules César, telle que nous l'enseignait notre professeur de latin, ne ressemblait, première grande désillusion, guère à celle parlée à la maison, mes résultats scolaires en témoignaient. Et si cette dernière suffisait à faire de moi un maçon, l'architecte qui se réveillait en mon intérieur avait, martelait le professeur de latin, j'ai oublié son nom (que d'oublis dans une vie!), besoin de la première.
Comme tous mes condisciples, j'avais désormais l'âge où les vocations se livrent à un vertigineux chassé-croisé, me métamorphosant tantôt en archéologue, tantôt en anthropologue, troquant en cours de route la pierre pour l'être humain, celui du passé dans un premier temps, celui du présent ensuite, revenant sans le vouloir dans le giron d'une autre vocation familiale en devenant finalement médecin, puisque, si tout le monde avant moi avait peut-être été maçon, on avait, depuis mon grand-père maternel, également commencé à se dire qu'une chose était de construire de belles maisons, une autre d'y habiter. Ou, pour prendre un raccourci, le socialisme et le communisme avaient envahi les têtes de mon grand-père et de mon père, une histoire dans laquelle on panserait toutes les plaies et bâtirait une nouvelle maison pour l'humanité entière, une maison qui s'est écroulée entre-temps, comme se sont écroulées tous les avenirs de mon adolescence, est-ce ainsi qu'on entre dans la vraie vie?
Je panse donc des plaies à longueur de journée, tâte des pouls, prends la température, diagnostique les états grippaux, les bronchites et les appendicites, constate comme tous mes collègues que les cancers sont en nette progression, que les fractures de jambes ou de poignets augmentent au printemps, prescris des médicaments et suis le témoin quotidien d'une misère humaine souvent invisible à l'œil nu, que tout le monde s'affaire à camoufler, une dégringolade physique et psychique généralisée, proportionnelle aux honoraires qui viennent gonfler mon portefeuille et que j'investis dans le Sud, dans ces murs achetés dans les Abruzzes, tout près de là où tout a commencé, il faut bien préparer sa retraite.
Je relis ce que j'ai écrit. Ce n'est pas facile de jeter un regard objectif sur le passé. On a toujours tendance à embellir les souvenirs, ou à les noircir, à les trafiquer en tout cas, comme s'il y avait un tamis entre eux et la réalité, un grillage empêchant les gros morceaux de passer. Cela me fait penser à ces peintures rupestres, intactes pendant des milliers d'années, tant qu'elles restent, comme la mémoire, enfermées au fin fond de cavernes inexplorées, et qui perdent leurs couleurs et leur splendeur ou s'évanouissent carrément, quand la lumière et l'œil humain les touchent. Fellini, dans Roma, en donne une version contemporaine: alors qu'on creuse le métro romain, on débouche sur une nécropole souterraine, puis sur un temple aux sculptures et aux fresques intactes. Soudain l'air et la lumière s'engouffrent dans ce bijou archéologique et, sous les yeux ahuris de tout le monde, les peintures perdent leur splendeur, comme si une main invisible les effaçait, ne gardent plus que leurs contours, le trésor disparaît à vue d'œil qui, dans ce cas est une caméra. A l'abri de l'homme elles étaient demeurées intactes durant deux millénaires. Quelques minutes auront suffi pour qu'elles s'autodétruisent. L'œil humain est dévastateur. Mais comment y remédier? A-t-on le droit d'oser le regard premier? C'est le risque à courir. Orphée n'est pas loin. On ne jette pas impunément un coup d'œil sur ce qui compte vraiment. On n'entre pas impunément dans le passé. Le docteur Duchally en a, lui aussi, fait l'amère expérience.
C'est sans doute de ce paradoxe que naît le besoin de l'autobiographie. Celui qui écrit ses mémoires ou son autobiographie se plonge irréversiblement dans le dilemme d'Orphée. Il sait que derrière lui s'étire toute une vie, toute une époque, tout comme il sait qu'en y jetant un coup d'œil il risque de l'effacer, mais cela n'empêche pas l'aventure de son regard, au contraire: le défi nourrit le doute, l'hésitation ne peut, comme chez Orphée, être que de courte durée. Comme si, en réalité, il n'y avait rien à perdre. Du coup toute tentative d'autobiographie devient, comme la peinture rupestre ou les fresques romaines surprises par la lumière, l'ombre d'elle-même, c'est-à-dire de la fiction. Une fiction figée sur du Celluloïd et donc multipliable à merci. Une fiction dont il n'est même plus nécessaire d'effacer le je narrateur, ne serait-ce que pour faire semblant.
Toute autobiographie fait semblant, feint de s'éloigner de la fiction tout comme la fiction feint toujours de s'éloigner de l'autobiographie. Qu'on le veuille ou non, elles s'imitent sans cesse l'une l'autre, à tel point qu'elles finissent par se confondre, comme dans un miroir où l'on n'arriverait plus à distinguer celui qui regarde de son reflet. J'aurais donc pu écrire, et je n'aurais pas davantage altéré la vérité, qu'au lieu d'être maçons, mes ancêtres étaient, de père en fils, anthropologues, trois générations d'anthropologues ayant arpenté, comme le docteur Duchally, l'histoire en quête de la réponse à la seule question qui fait encore, tant tout va si vite, vibrer l'humanité: d'où venons-nous vraiment? Car, anthropologue, mon père l'a été, comme tout maçon avant ou après lui, anthropologue et archéologue à la fois, et il m'en a passé le témoin, comme on dit, le témoin et la passion, mais procédons dans l'ordre. Il y a une histoire que je n'ai jamais racontée, de peur du ridicule d'un côté, par paralysie aussi, mais surtout parce que, pour je ne sais quelle raison, elle est tombée dans l'oubli. Dans l'oubli de mon père et dans le mien. (Tomber dans l'oubli. D'où provient cette manie de toujours situer l'oubli plus bas que soi-même? Pourquoi ne pas dire, elle est montée dans l'oubli, s'est élevée dans l'oubli? Et pourquoi rien ne tombe dans la mémoire? Où se situent d'ailleurs les deux, l'oubli et la mémoire? Au même endroit? Ou n'y a-t-il qu'un seul lieu pour les deux, un lieu constitué de deux vases communicants?)
Mais alors que mon père a emporté l'histoire en question dans le sous-sol de sa tombe, oubli définitif, mémoire inexorablement vidée de tout son contenu, elle m'est brusquement retombée sur les bras, au moment de classer, le deuil terminé, le capharnaüm qu'il avait amassé au fil des années, comment peut-on, en une vie pas si longue que ça, empiler tant de bric-à-brac? Mon premier réflexe me dictant de tout jeter, je sentais cependant derrière mon dos, dans le regard de ma mère, l'œil de mon père qui veillait. Puis le regard et l'œil n'étaient plus nécessaires, tant les paperasses et objets que je touchais me racontaient des histoires. J'en connaissais certaines, en ignorais d'autres, mais toutes me suppliaient de les sauver de l'oubli, est-ce pour cela que j'ai commencé à écrire des livres?
Est-ce de là qu'a surgi ma source d'inspiration, de ce testament muet que mes doigts réveillaient alors qu'à son tour il me révélait ma véritable vocation? Je me suis donc mis à écrire des livres et les livres se sont emparés de moi, peut-on imaginer plus complète prise de pouvoir? Tandis que mes patients écoutaient ma voix leur mettre du baume sur les blessures, du plâtre sur les jambes, j'écrivais dans ma tête des livres. En présence de ma femme, pareil. Dans sa réalité à elle, une réalité avec un mariage heureux et un mari idéal, nous mangions, parlions, faisions l'amour, dans la mienne, j'écrivais des livres, du matin au soir, de jour comme de nuit, ça ne faisait de mal à personne.
N'est-ce pas justement cela, cet enfermement dans une impénétrable bulle, qui permet aux couples de durer, chaque partenaire évoluant en harmonie avec lui-même dans son univers opaque lui permettant de rester ce qu'il est au contact de l'autre? Comme les fresques de Fellini. Seules, dans leur bulle, elles resplendissent, éclosent, respirent, durent; dès qu'elles partagent leur intimité la plus profonde avec l'œil d'autrui, elles se fanent, disparaissent. La bulle de mon père, c'était son capharnaüm. Une vie parallèle, construite avec passion et acharnement, faute de mieux. Grâce à ce capharnaüm, je devenais enfin moi-même. J'écrivais. J'entrais dans le monde effaçable des fresques romaines. J'écrivais et me disais que jamais œil étranger n'aurait le droit de se poser sur mes mots. Que jamais mon texte-Eurydice ne serait profané par le regard furtif d'un Orphée effaceur. J'écrivais pour personne, pour rien d'autre que le plaisir d'écrire. J'écrivais et, en écrivant, je ne me rendais pas compte qu'il y avait, parmi les objets collectionnés par mon père, une boîte en bois, fermée par un loquet, et pourtant impossible de ne pas la remarquer. Nulle part elle n'apparaissait dans ce que j'écrivais. Comme si elle n'existait pas.
Disons que, pour des motifs que je ne m'explique pas, je ne prêtais pas d'attention à cette boîte, ne la trouvais peut-être pas digne de figurer dans mes textes. Et pourtant, le loquet m'envoyait des signaux que même un aveugle ne pouvait pas ne pas capter. Un peu comme quand je vois un livre chez des amis. Il est là, sur une table, une commode, un rebord de fenêtre, à ciel ouvert ou enseveli sous une pile de journaux, lançant son SOS désespéré. Je sens que moi seul peux le sauver de la solitude, qu'à moi seul sont destinés ses appels à l'aide. Mais, dans un premier temps, je ne réagis pas, tant pour ne pas me mêler de ce qui ne regarde pas, mes amphitryons doivent bien avoir une raison de le maltraiter de la sorte, que pour ne pas le profaner du regard, après tout il se peut bien qu'il n'attende nullement que le premier venu s'occupe de lui.
Mais je finis toujours par craquer. Surtout lorsqu'il est écrasé sous une montagne de journaux ou de magazines, ses ennemis mortels. Quand il repose banalement sur une table, je me contente d'en explorer la couverture, ou la quatrième s'il est couché sur son ventre, lis le nom de l'auteur, le titre, examine sans le toucher l'image, les couleurs, imagine des commentaires, mais le laisse tranquille. J'en sais assez pour ne pas trop l'importuner. Enseveli sous des journaux, alors que je n'en vois qu'un bout, un pan du dos qui réunit les deux plats, quelques lettres du nom de l'auteur ou du titre, ou tout simplement la tranche, les sirènes sont irrésistibles et me mettent dans l'embarras. Sans trop me faire remarquer, j'écarte alors consciencieusement, comme un sauveteur qui s'apprête à retirer des décombres une victime d'un tremblement de terre, la chape qui le recouvre, dégage petit à petit la couverture, sans rien brusquer, le frôle en passant pour le réconforter, une caresse par-ci une autre par-là, lui montre que quelqu'un s'occupe de lui, qu'il n'a plu rien à craindre désormais. Généralement, mon sauvetage s'arrête là. Rarement je le prends entièrement dans mes bras. Du moins pas l'exemplaire qui se trouve là. Revenu chez moi, je me précipite vers ma bibliothèque. S'il s'agit cependant d'un livre que je n'ai pas encore lu, que je ne possède pas, je me rue le plus vite possible dans une librairie pour l'acquérir. J'ai donc fini par craquer. Je veux dire: face à la boîte au loquet de mon père. J'ai enfin capté ses signaux. Depuis, je n'ai plus écrit une seule ligne. Ma bulle a éclaté comme le font les bulles de savon. Une autre l'a remplacée, bien plus prenante, possessive, envahissante. Je ne vivais que pour l'écriture, le reste de mes gestes quotidiens se faisant machinalement, presque à mon insu. Désormais c'était le contenu de la boîte au loquet qui focalisait toute mon énergie, freinait les envies qui auraient osé surgir. Autant dire d'emblée qu'en ouvrant ladite boîte, en forçant le loquet rouillé par le temps, je venais de tomber sur l'histoire du docteur Duchally, d'autant plus difficile à raconter qu'elle se dédouble de celle de l'homme de Blar qui, pour des raisons que j'exposerai peut-être plus tard, commence pas très loin de Differdange, puisque la mère du docteur est, comme je l'ai déjà dit, originaire de Pétange, et se termine, disons logiquement, en Ecosse. Ou se passe en partie en Ecosse. En Ecosse et à Differdange. Non, il y a également la Provence. Sans oublier l'Italie. Que de trajets, de bifurcations, de métissages, mais est-ce étonnant après tout ce que je viens de raconter sur les maçons qui auraient pu, à leur manière, être eux aussi des anthropologues!
Et autant dire également tout de suite que je crois ou que j'ai décidé de croire que malgré le nom: homme de Blar, Blar n'existe pas, ni en Ecosse, ni ailleurs. Contre toute évidence j'ai décidé de ne rien trouver dans les encyclopédies. J'aime les lieux imaginaires, les ailleurs qui n'existent que dans la fiction, îles ou villages ou cités à découvrir et à oublier le temps éternel d'un livre, d'une histoire, avec leurs décors et leurs êtres échappant aux lois de l'espace et de la durée réels. Ceci dit, tout serait bien plus facile à raconter si je me résolvais à admettre que Blar existait. Mon histoire serait narrable. Elle aurait un ancrage dans le réel, une porte donnant sur le possible, et rien n'est plus facile à décrire que ce qui vient tout droit du vrai, pour la simple raison qu'on triche toujours, que jamais on ne colle entièrement aux faits, que l'envie de s'en éloigner pipe les dés, que de toute manière on se retrouve à équidistance entre fiction et réalité.
La réalité réelle n'existe que si les mots ne la touchent pas. Parler d'un arbre, d'une maison, d'un piéton que l'on observe depuis la fenêtre de son salon, c'est l'extraire de la réalité, le faire entrer dans la légende. J'ouvre la fenêtre et je dis à ma femme: tiens il pleut, et voilà que cette pluie-là, celle de mes mots, n'a plus rien à voir avec celle qui dehors noircit les trottoirs. Avec Blar c'est pareil. Même si je trouvais le nom sur une carte géographique, ce qui est facilement réalisable, le simple fait d'en parler le rendrait autre, fictif. En revanche, si de prime abord je fais comme s'il était fictif, ne devient-il pas, à un certain moment réel, plus réel que s'il faisait partie de la réalité? Comme pour apaiser une conscience qui ne demande qu'à être laissée en paix, je continue cependant à ouvrir de nouvelles encyclopédies, à examiner des cartes géographiques de l'Ecosse, et chaque fois je sens un frisson me traverser de haut en bas la colonne vertébrale.
L'angoisse de me retrouver enfin face à face avec Blar, le Blar réel, celui par qui le docteur Duchally est entré dans mon histoire, celui qui a fait que le docteur Duchally puisse entrer dans n'importe quelle histoire, celle de l'anthropologie notamment, ne me laisse ni chaud ni froid, même si je ne peux pas nier qu'elle aiguillonne curieusement mon appétit de savoir. Ou est-ce au contraire l'envie d'en finir une fois pour toutes avec cette étrange histoire? Trouver enfin Blar et laisser tout tomber. Sans mystère, sans trappe ouverte sur l'imagination - sans mensonge -, plus d'histoire, plus de tracas.
Malheureusement, comme avec le plaisir et la douleur, ou la haine et l'amour, il y a entre mon envie de tout cesser et la passion de continuer une frontière très floue que je passe à chaque instant dans les deux sens. Personne n'y demande des papiers. Je peux même dire que je campe sur cette frontière-là, qu'elle est devenue mon domicile fixe, ma raison de vivre, et qu'elle me condamne à rester un éternel ouvreur de boîtes de Pandore. Pourquoi n'a-t-on jamais envie d'être heureux?
J'ai donc fait d'interminables recherches, je ne fais que ça d'ailleurs ces temps-ci, toutes mes journées y passent, et une grande partie de mes nuits comme on dit. Je néglige la détresse de mes patients, ma femme s'en plaint, l'équilibre des bulles s'est brisé, je suis à deux doigts de sombrer dans la folie, c'est du moins ce que croit mon entourage, comme l'a cru l'entourage du docteur Duchally quand il l'a fait interner dans un asile psychiatrique. Mais peut-on comprendre que je me trouve (quand je dis je, je pourrais également utiliser la troisième personne, non pas pour m'éloigner de moi, mais plutôt pour me rapprocher de lui, Duchally) peut-être au seuil d'une grande découverte, de la plus importante du siècle, nobelisable si cela se fait, moment sublime et détestable à la fois, source d'énergie et d'épuisement, d'exaltation et de frustration, d'espoir et de désespoir, avec au bout, comme l'angoissante carotte devant le museau de l'âne, le soulagement et la lumière, peut-être, ou le désenchantement, la défaite, l'oubli, rien n'est sûr, n'est-ce pas ainsi qu'on vit quand on est à califourchon sur une frontière?
Blar n'existe pour le moment pas pour moi, donc, à travers moi, pour personne, partons de cette hypothèse. Ou si l'endroit existe, ce dont on ne pas raisonnablement douter, je continue de faire comme s'il était fictif, de feindre sa non-existence. Après tout qu'un lieu soit réel ou non n'a pas de grande importance quand on raconte une histoire. Malheureusement, et cela me contrarie quelque peu, j'ai trouvé, dans une encyclopédie - et u Atlas me l'a confirmé - l'île de Mull, au large de l'Ecosse, et la semaine prochaine, pourvu que mon entrevue avec le maire ne tourne pas au vinaigre, j'irai vérifier si le cimetière de Mull abrite, comme le précise la lettre trouvée dans la boîte de mon père, la tombe de Jean-Pierre Duchally.
Mull reste pour le moment, puisque je refuse de croire à l'existence de Blar, à peu près le seul indice palpable, j'allais dire symptôme, le seul fil reliant l'histoire de Duchally à la réalité et prouvant que la lettre dit vrai. Mull et une photo, également cachée dans la boîte. On y voit un homme, Docteur Jean-Pierre Duchally a-t-on écrit sur le dos, debout devant un monument insolite, une stèle dix fois plus grande que lui, un mégalithe dont on a du mal à reconnaître la nature, ou s'agit-il plutôt de métal? Est-ce un mur ou le pied d'une énorme colonne ou le reste d'un édifice qui s'est écroulé? En tout cas, main humaine est passée par là, je veux dire: la nature seule n'érige pas de tels, osons le mot, monuments. Ou, pour le dire plus prudemment, de quelque chose qui ressemble à l'être humain, qui lui ressemble assez pour le pousser à laisser des traces, à construire des monuments de cette taille: un mégalithe (ou une stèle métallique) donc, planté au beau milieu d'un paysage de roche, au bord de la mer, phare guidant de son extrémité pointue le regard vers le ciel, comme si de là devait venir l'explication, mais non.
Il y a aussi ce tibia que renferme la boîte, trop grand pour appartenir à notre espèce, mais tellement pareil à un tibia humain, comme si juste avant notre apparition, ou en même temps, était né un autre être, homme à peu près pareil à celui d'aujourd'hui, à peu près seulement, et c'est là que commence l'énigme et donc l'histoire que je voudrais rapporter, on comprendra tout le mal que j'ai d'en parler, puisqu'à ce sujet les livres scientifiques restent muets comme des carpes. Inclassable en tout cas le tibia, du moins si l'on tient compte des connaissances actuelles de la biologie, les plus grands laboratoires me l'ont confirmé. Inclassable mais bel et bien existant, et cela donne d'une certaine façon un sens à mes recherches: pourquoi classer ce qui l'est déjà?; le donne et le reprend, comme Dieu donne et reprend la vie, trop tôt parfois, comme il l'a fait avec mon père, je ne le lui pardonnerai jamais.
C'est lui, le tibia, plus que la photo ou la lettre, qui attise ma persévérance. Il me confirme, jusqu'à preuve du contraire, qu'il y a anguille sous roche, comme on dit, que la lettre pourtant difficile à déchiffrer a queue et tête, comme on dit, que tout ça vaut qu'on se penche dessus, comme on dit.
Voilà où j'en suis. Ma récolte est encore maigre, j'en conviens, mais pas au point de m'inciter à renoncer, d'autant plus que d'autres, m'a-t-on dit, suivraient également les traces de celui qu'on pourrait appeler, et que le docteur Duchally appelle, l'homme de Blar: homo blarensis. Et puis, ne lui dois-je pas au moins ça, à mon père, au capharnaüm de mon père, colossal bric-à-brac, bulle, monde parallèle, amasse-poussière dirait ma mère, patiemment collectionné au fil des années? Mon père ne m'interdit-il pas, du fond de sa tombe, d'abandonner les recherches, ne m'implore-t-il pas de tenir bon, cette fois-ci je t'en prie, rien que cette fois-ci?
C'est lui qui m'a mis sur la piste. Une piste qui, étrange coïncidence, si elle me pousse au voyage, me ramène en même temps à ma case de départ à moi, à Differdange donc, ma ville natale, comme s'il fallait commencer par mon début à moi, mais ça c'est une autre histoire. Pour le moment je n'ai que Duchally en tête. Et l'idiome de ce tibia que personne n'arrive à déchiffrer. Et mon père qui depuis le cimetière m'encourage. Pourquoi n'a-t-il pas entrepris de son vivant ce qu'il m'enjoint de réaliser après sa mort? N'en avait-il pas le courage? Ou la force? Se sentait-il, lui le maçon fils de maçon, trop désarmé, trop peu sûr, trop humble pour une telle aventure? N'a-t-il pas couru toute sa vie durant, contrairement à Duchally ou moi, quand il s'enfermait dans sa bulle, après un savoir que l'absence d'instruction ne lui avait pas permis d'amasser? Mais pourquoi n'en a-t-il alors jamais parlé. Il aurait pu me dire par exemple un jour: tu te souviens de la boîte en bois avec cet énigmatique loquet que j'ai descendue du grenier de la rue Roosevelt? Eh bien, elle contient à mon avis du matériel explosif. Je n'y connais rien en théorie de l'évolution, mais toi, qui as fait des études, tu sauras bien déchiffrer le message. Tiens, regarde ce tibia? Et la photo, tu vois ce type sur la photo? C'est le docteur Duchally, un anthropologue tombé dans l'oubli, mais que j'ai croisé à Differdange, sa mère était de Pétange, comme ta grand-mère, elle venait souvent dans notre épicerie de la Grand-rue. Et puis, du côté paternel il était à moitié italien, Duchally. Il m'en a raconté des choses! Il a affirmé que nous, c'est-à-dire toi et moi et lui, l'homme quoi, n'est pas le seul aboutissement de l'évolution, qu'il y a eu, parallèlement, un autre être - il l'a baptise l'homme de Blar - tout aussi évolué, mais bien robuste que nous, tu vois le tibia? Il est à l'homme de Blar. As-tu déjà vu un tel tibia?
S'il m'avait parlé de la sorte, je lui aurais sans doute rétorqué que je ne savais pas distinguer un tibia d'un fémur, et sans doute l'aurais-je laissé continuer son histoire, ne l'écoutais-je pas patiemment parler de son passé, de la guerre surtout, et du Differdange de sa jeunesse, mots qui s'arrêtaient presque toujours en 1932, au moment de l'accident du grand chantier de la place du Marché, mettant fin à la vie d'un grand-père maçon, son père à lui. Patiemment, mais sans vraiment l'écouter. Est-ce pour cela qu'il n'a jamais évoqué le nom de Duchally? Avait-il honte de paraître ridicule devant un fils qui avait fait des études? L'avais-je écouté, lui avais-je donné une chance de me parler de Duchally, je me serais épargné maint détour dans mes recherches, car ce que moi je tenais de la lettre qui accompagnait le tibia et la photo, lui l'avait entendu de l'intéressé même. Ses informations à lui venaient de première main, comme on dit. J'aurais, sans trop perdre de temps, mis Differdange au centre de mon investigation, même si Duchally n'y a fait qu'un bref séjour d'un ou deux ans. Un séjour durant lequel il s'est probablement confié à plusieurs témoins, au maire par exemple, ne serait-ce que pour collecter des fonds pour pouvoir continuer ses recherches, parce qu'ailleurs, Dieu sait les bâtons qu'on lui a mis dans les roues.
Ce serait étonnant, en effet, que Duchally n'ait pas laissé de traces à Differdange. Tout indique le contraire. Le puzzle des indices que le hasard a fait tomber entre mes mains concordent pour dire qu'il y a séjourné pendant quelques années. Pas en tant que fils de maçon, mais issu d'une vraie bonne famille de notables, son père, ingénieur de son état et d'origine italienne, comme le mien, ayant fait parler de lui, comme je l'ai déjà dit, en tant que pionnier de l'aviation quand l'humanité s'apprêtait à réaliser le rêve d'Icare. Le père pensant à l'altitude, le fils fouillant la terre pour comprendre l'énigme de l'homme. Comme le coiffeur et le maçon. Mais en plus noble. Du moins selon les standards de pensée encore en vigueur.
Voilà les phrases qu'en remontant l'avenue Charlotte j'égrène comme si je récitais mon rosaire. C'est muni de cette biographie minimum que je m'approche de la mairie. Et en me disant que le docteur Duchally a sans doute pris le même chemin, quand il s'apprêtait à rendre visite au maire. Il s'est mis à pleuvoir, et les façades qui m'escortent sont d'un rouge gris plus triste que d'habitude, comme si l'humidité réveillait du sang sur la pierre, du sang ou la grisaille d'une ville qui dort et ne rêve que très peu.
Il faut dire que derrière la mairie, derrière la nouvelle mairie érigée juste à côté de l'ancienne, je me demande pourquoi, il y a le cimetière, et cela, aujourd'hui surtout, trois ans jour pour jour après le brusque décès mon père, ravive en moi ma mauvaise conscience, une voix intérieure ne me reproche-t-elle pas, depuis que j'ai remis les pieds à Differdange, mon impardonnable absence le jour de son enterrement? D'autant plus que j'ai décidé de rendre visite, dans un autre cimetière, celui de Mull en Ecosse, au docteur Duchally. Deux tombes à plus de deux mille kilomètres l'une de l'autre et reliées entre elles par la boîte en bois que mon père n'a ouverte, en ma présence, qu'une seule fois, sans trop insister, comme pour enterrer en lui le mystère qu'elle contenait.
Mais mes pensées ne font qu'une courte escale aux cimetières parallèles. Après la mairie, après avoir parlé avec la seule personne qui, dans cette ville, peut m'aider à avancer dans mes recherches, à savoir le maire, de qui on dit qu'il sait tout de chaque âme et de chaque pierre de la commune, n'a-t-il pas été fonctionnaire aux archives nationales avant de se lancer dans la politique et remporter haut la main les élections?, après tout cela donc, j'irai me recueillir sur la tombe de mon père, promis. Et pour dire vrai et sous peine de me répéter, c'est un peu, osons le mot, pour lui rendre un hommage posthume que je me suis aventuré dans cette histoire. Pour continuer en quelque sorte l'œuvre qu'à son insu il m'a léguée, une espèce de testament muet, je le répète, faisant atterrir entre mes mains, comme si c'était le plus précieux des documents, quelques objets et une lettre anodine, sans expéditeur sur l'enveloppe rongée par le temps, sans timbre non plus: gageons qu'il figure incognito dans un de ses innombrables albums de collection que ma mère garde jalousement comme si l'esprit de mon père y était enfermé, albums encombrants dans une maison de plus en plus petite, albums et contenants de toutes sortes, parce que mon père collectionnait tout ce qui est collectionnable, timbres, diplômes, monnaies, bagues de cigares, pierres, étiquettes de boîtes d'allumettes, affiches politiques, journaux, statuettes, coquillages, croix de guerre, vieux papiers trouvés aux greniers successifs des maisons où nous avons vécu, à Differdange, abandonnés, à son grand bonheur, par des propriétaires ou des locataires distraits ou désireux de se défaire d'une partie de leur lourd passé.
Je revois ma mère se plaindre quand, à peine revenu du travail, il disparaissait, après avoir ingurgité le repas, au grenier et n'en redescendait, le regard illuminé, que s'il trouvait quelque chose de substantiel, d'insolite, de collectionnable. Parfois les objets qu'il ramenait de là-haut semblaient rayonner d'un halo, d'une magie, étranges, comme s'ils n'avaient attendu que cette main d'archéologue pour revenir parmi les humains. D'autres fois il semait carrément la terreur dans la maison, comme ce jour où il a ouvert devant nos yeux stupéfaits et refermé aussitôt la boîte en bois, fermée par un loquet qui ne lui a pas résisté longtemps, et que notre regard a été happé par ce tibia, alors que lui n'avait d'intérêt que pour l'enveloppe et la lettre qu'il en sortait avec précaution et lenteur, la lettre et une photo. Voulait-il aiguillonner ma curiosité? M'inciter à lui poser des questions, comme lui le faisait, tant sa soif d'apprendre était grande. Mais moi, j'avais fait des études. Mais moi je n'avais pas envie de poser des questions. Et encore moins d'y répondre.
Ma trinité d'aujourd'hui, ces trois objets sacrés enfouis je ne sais depuis quand dans cette boîte en bois: la lettre rédigée en latin surtout, comme pour empêcher l'œil profane d'y entrer - et si tu me traduisais ce qui y est écrit, je n'y arrive pas c'est illisible, mais laisse donc le petit tranquille, est-ce cela que vous apprenez à l'école, avons-nous sans doute dit à l'époque, dans l'ordre, mon père, moi, ma mère, puis à nouveau mon père; trois objets l'un plus mystérieux que les autres, trois pièces d'une mosaïquedont j'ignore les dimensions mais qu'un invisible fil relie entre elles, j'en suis certain, oui, je suis sûr qu'il y a un lien entre le tibia, la photo et la lettre, ou, s'il n'y en pas, il faut en inventer un, parce que c'est sur ce fil-là qu'évolue, comme un funambule, mon histoire, n'est-ce pas pour cela que jamais je n'ai osé - et mon père non plu - séparer les objets de la boîte?
Trois pièces soufflant le chaud et le froid dans mes pensées. Le tibia revenu des plus grands laboratoires sans dévoiler son secret, c'est sur lui que j'ai tout misé. Une lettre peut s'avérer un faux, une photo le résultat d'un montage, mais on n'invente pas un tibia, un tibia n'appartenant ni au genre humain, ni à nos prédécesseurs ou cousins directs, ni à une quelconque espèce animale, un os scientifiquement inexistant donc, posant à lui seul la plus inquiétante des sous-questions de celle formulée plus haut à travers la bouche de l'anthropologue à la recherche des origines: se pourrait-il qu'avant l'ère humaine proprement dite - ou parallèlement -, il y ait eu une phase plus ou moins longue pendant laquelle un être intelligent aurait peuplé la planète, édifiant à l'instar des humains d'aujourd'hui une civilisation de haut niveau, en effaçant ensuite, sans entièrement réussir si l'on en croit la photo, les traces trop évidentes?
Ou est-ce de l'extérieur que serait venu l'effacement, par le regard dévastateur d'autrui, comme pour les fresques romaines du film de Fellini?
Me voilà arrivé à hauteur de l'église, une musique d'orgue me le dit et attire, plus que mon oreille, et cela tombe bien, mon regard vers cet édifice sans style dont le clocher, touchant de son toit pointu et gris les nuages, me fait repenser au mégalithe de la photo. Plusieurs images se dessinent dans ma tête, dont celle-ci, même si je revois également les mains des maçons, de mon père donc, creuser le sol afin que terre et ciel aient un lien, et que l'édifice ait des fondations solides: l'église est en ruines, on n'en discerne plus qu'un pan de clocher, une énorme pierre montant vers les nuages, on c'est-à-dire un homme engoncé dans un manteau noir. Il pleut.
L'homme qui regarde le mégalithe en question porte un chapeau, c'est moi. Je suis sur le point de devenir célèbre et ne remarque pas que je me trouve à présent sur le parvis de l'église, en face du portail grand ouvert, happé par l'orgue qui improvise des fugues et m'escorte, comme les façades rouge gris de la rue Charlotte il y a un moment, vers l'intérieur sombre avec ses odeurs de cierges à peine éteints, et j'ai, moi aussi, un cierge à la main. Je suis tout petit dans l'énorme hall ressemblant à une gare - que de départs et d'arrivées dans une vie! - tout petit comme tous ceux qui m'entourent et portent d'énormes cierges, les garçons du moins, les filles étant habillées en blanc comme des mariées. C'est le jour de ma première communion et le curé, du haut de l'autel dit quelque chose en latin, hoc est corpus, mais moi, comme tous les autres, je comprends hokus pokus, la formule magique de mon enfance. Et peut-être même que je vois, accroupi au dernier rang, quand je me retourne après avoir avalé l'hostie, la silhouette d'un homme, fière et brisée, engoncée dans un manteau noir, un chapeau dans la main, le docteur Duchally venu se recueillir avant d'affronter les arguments du maire, ce qui me replonge, d'autant plus que les cloches se sont mises à résonner, dans l'église d'aujourd'hui, pas le moins du monde en ruines, et je suis sûr à présent de l'avoir entrevu, le docteur Duchally, tout comme je suis sûr que mon père ou mon grand-père ont participé à la construction de l'église de Differdange.
Et cela me ramène aussi à l'orgue qui s'empêtre dans la fugue, creuse un tunnel sous la musique, au parfum de cire brûlée également, au latin non de la messe mais de la lettre qui se trouve dans mon cartable, en compagnie du tibia scientifiquement inexistant et de la photo sur laquelle on voit, dit la légende, le docteur Duchally devant une énorme stèle.
Et si j'oubliais provisoirement le tibia, et si je concentrais toute mon attention sur la lettre? Mais avant, il faut que je mette de la clarté dans mes idées, que je cible bien les questions que je veux poser au maire, évitant scrupuleusement, je sens qu'il veut parler de tout sauf du docteur Duchally et de l'homme de Blar, je le sens, tout comme a dû le sentir Duchally à l'époque, mais j'en ignore les motifs, y aurait-il eu des pressions d'en haut?, évitant donc de lui offrir l'échappatoire qu'il guettera dans chacun de mes mots. Mon avenir en dépend, c'est la première fois que je me sens dans un tel guet-apens. Toute la ville semble liguée contre moi depuis que je suis porteur de ce que l'on pourrait appeler son secret, on m'épie de toutes part, à chaque fenêtre, derrière des stores baissés ou des persiennes fermées, un canon de fusil est pointé sur moi. Ma vie ne tient qu'à un fil: le secret dont je suis le propriétaire et que personne n'ose anéantir avant d'en avoir le cœur net. Se pourrait-il que Differdange, ait, sans le savoir, abrité, momentanément, un des esprits scientifiques les plus brillants du siècle, génie méconnu de son vivant, à deux doigts de faire chavirer la barque des connaissances, réduit au silence, renié et oublié par les siens, c'est-à-dire la communauté scientifique internationale tout comme ses concitoyens differdangeois, du moins les autorités de l'époque, et les quelques rares personnes auxquelles il s'est sans doute confié, le commun des mortels n'ayant pas été mis au courant, comme toujours en pareil cas?
J'ai donc fouillé dans les registres et archives, posé des questions à droite et à gauche, à des instituteurs surtout qui d'ordinaire savent tout, à mon ancien professeur de latin dont j'ai retrouvé le nom et qui a eu du mal, lui aussi, à déchiffrer la lettre, écrite, a-t-il dit, en bas latin; j'ai feuilleté des dizaines de fascicules spécialisés, dans la bibliothèque locale, celles de la capitale cantonale et de la capitale tout court, passé au peigne fin la presse de l'époque. Rien, aucune trace du passage de Duchally à Differdange.
Ni de lui ni de sa découverte spectaculaire qui, en son temps, c'est-à-dire à la fin des années vingt, aurait non seulement égratigné, preuve à l'appui, le consensus autour de la théorie darwinienne de l'évolution humaine, non seulement hissé Differdange (cet appendice de maisons prolongeant l'usine prête déjà à avaler des milliers de tonnes de minerai de fer par jour, tout comme les galeries des mines ingurgitaient tout autour par dizaines les corps de ceux qui, pioche et pelle à la main, osaient en extraire le précieux métal) au rang des villes honorées de quelques lignes essentielles dans toutes les encyclopédies universelles, mais également prouvé qu'une civilisation, probablement aussi intelligente que la nôtre, ait pu disparaître, anéantie par elle même ou par autrui, sans que l'on sache pourquoi, sans, surtout, laisser de traces trop visibles.
N'ayant rien d'autre à offrir au patrimoine de l'humanité - aucun grand compositeur, écrivain ou peintre n'a vu le jour à Differdange -, comment se fait-il que la ville ait omis de chérir son unique et éphémère enfant prodige comme la meilleure des mères, d'ériger à sa mémoire des monuments à chaque carrefour, là même ou, aujourd'hui trônent des blocs de minerai ou des locotracteurs rouillés, de rebaptiser de son nom l'une ou l'autre rue, pourquoi pas la rue Roosevelt?
Non, Jean-Pierre Duchally est passé à travers les mailles du filet du souvenir. Pire, toute trace de son passage differdangeois a été effacée, comme si une cabale avait été ourdie contre lui; la plus abominable des cabales dans le meilleur des cas, celle qui se trame à l'insu, par ignorance, par omission involontaire; la plus ignoble probablement, puisque tout converge pour indiquer que d'autres intérêts semblent avoir été en jeu, et que lui à l'époque (ne l'a-t-on pas interné de force?) tout comme moi aujourd'hui sommes l'épicentre d'un complot ourdi par je ne sais qui et pour je ne sais quelles raisons. Tout, en tout cas, semble avoir joué en défaveur de Duchally.
Et la malédiction continue de s'acharner, comme une main invisible semant d'embûches le chemin de quiconque ose défier le destin, afin que la vérité, moins celle de l'existence de Duchally, après tout nul n'est irremplaçable, mais les mystérieux faits autour de l'homme de Blar, ce chaînon insoupçonné, manquant sur l'itinéraire de l'évolution humaine, oublié ou caché, émerge enfin, plus de soixante-dix ans après, alors que Duchally n'est plus depuis 1979. Parce que de sa mort il reste une trace, dit la lettre, loin de Differdange, au cimetière de l'île de Mull, à l'ouest de l'Ecosse: une pierre tombale, hommage discret à la fois au scientifique et aux endroits où il a séjourné, étant donné que derrière l'année de naissance, 1887, et celle de sa mort, on a gravé, c'est toujours la lettre qui le dit, la semaine prochaine j'irai vérifier si je suis encore en vie, entre parenthèses, quoique avec une faute d'orthographe - un f au lieu de deux -, le nom de la ville de Differdange, côtoyant d'autres endroits clé de son sinueux itinéraire, Tourtour, Edingburgh, Abyssinie, Toulouse, Blar, San Cristobal de las Casas.
Voilà ce que je me dis, alors que, ayant dépassé l'ancienne mairie, je m'approche dangereusement de la nouvelle. Mais pourquoi paraît-elle plus longue que d'habitude, la rue Charlotte?
© Jean Portante, mai 2000