Lost memories - 2009

photographies 1978 -2005

     
 
     
 

La mémoire qui flanche

Par France Clarinval

15/12/2009

Rarement un titre aura été si pertinent. «Lost Memories» est une plongée intime, presque psychanalytique, dans les souvenirs du photographe et plasticien luxembourgeois. Il a fouillé ses archives à la recherche de fragments de mémoire perdus, comme des bouées auxquelles mieux accrocher le présent.
On avait récemment suivi le travail de Luc Ewen autour de la chronique Skvozniak, avec cette manière si particulière de présenter des archives et des légendes fabriquées de toutes pièces. Ce projet faisait sourire par son inventivité et forçait le respect par sa qualité plastique : ce mélange étonnant de vrais-faux documents, de photographies originales trafiquées et de textes alambiqués.
Déjà, avec L'Homme de Blar (réalisé avec Jean-Luc Koenig à partir de 1995), on avait compris la fascination de Luc Ewen pour la fouille minutieuse des sols, réels ou figurés, pour l'archive et la sédimentation. Pour cette exposition - et pour le livre qui l'accompagne - ce n'est pas un personnage fictif ou imaginaire qu'il a exhumé mais sa propre vie : «J'ai revisité mes archives pour mieux voir mon évolution.»
Rien de moins que 20 à 30 000 négatifs qui constituent le fonds de l'artiste depuis 1978 et ses premières images. «Attention, prévient-il à ceux qui en douteraient, rien n'est classé, rangé, étiqueté, daté ou répertorié». Le voilà donc en apnée dans une vertigineuse plongée dans son passé. Il cherche à se souvenir, il attrape des bribes de mémoire et collectionne les instants........

     
 
     
 
     
 
     
 
     
 
     
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Acides, miel, café ou traces de pas...
Et forcément, il découvre des dizaines d'images qui n'ont jamais été imprimées ou agrandies, «des clichés dont je n'avais gardé aucune mémoire et dont la signification profonde se dérobait à ma connaissance». C'est décidé, c'est par ce bout-là qu'il concevra son exposition : des inédits revus et corrigés par le temps. Et comme «jamais je n'imprime une photo sans y travailler, y intervenir chimiquement», c'est avec le filtre de la cire que Luc Ewen va transposer sa mémoire.

Sur ses négatifs, l'alchimiste, un peu sorcier, a toujours joué de produits divers et variés : acides, miel, café, décoctions, traces de pas, grattage hasardeux. Pour lui, l'œuvre ne se résume jamais à la prise de vue, pourtant minutieusement réfléchie, cadrée, mesurée, mais à l'exploitation qu'il en fera : c'est la modification même de l'image qui constitue le travail. «Sans l'intervention, l'image n'existe pas», résume François Olivieri, auteur du catalogue, qui parle d'un art «bâtard».

Cette fois donc, ce sera de la cire que Luc Ewen fera couler sur ses négatifs. La cire liquide comme une mémoire fuyante se solidifie en laissant le souvenir émerger. «Deux états, liquide et solide, qui correspondent à deux états de conscience», précise l'artiste. Une fois la cire séchée, la photographie est imprimée et ne sera plus retouchée : les bulles, les virements de couleurs, le flou font évidemment partie du processus.
Selon les négatifs utilisés - différentes marques à différentes époques - les réactions seront différentes. Parfois la cire vire au vert, ce qui donne, en positif, un rouge un peu rosé (comme Un cygne et demi ou certaines images de la côte belge). .....

     
 
     
 
     
 
     
 
     
  ........ «Je ne photographie pas ce que je veux garder, mais ce cliché me permettra de me le rappeler», disait-il dans une interview en 1992. Avec le recul, on se permet d'en douter puisque beaucoup de souvenirs sont devenus des pointillés et des points d'interrogation. Sans doute parce que «la photo en question n'aura souvent aucun rapport avec mon futur souvenir».

Parfois un lieu revient en mémoire, lié aux nombreux voyages effectués par l'artiste : Pyrénées orientales, Sardaigne, Pays-Bas.

Alors une date peut surgir quand le voyage ne s'est fait qu'une fois : 1979, ligne ferroviaire Lima-La Oroya, Pérou ou 1987, Monaco. Parfois encore, dans un effort de réminiscence, l'artiste retrouve un bout de piste. Comme pour ces portraits de femmes, réalisés «après 1984, parce qu'ils sont liés à L'Insoutenable Légèreté de l'être de Kundera, traduit en français cette année-là». Et souvent, il ne reste plus que l'image, décrite par deux interrogations.

Dans cette tentative effrénée de retrouver le temps perdu, de revivre ses souvenirs, de ressentir sa jeunesse et de se lire à travers son passé, Luc Ewen livre une magnifique exposition qui n'a rien de nostalgique ou passéiste mais qui trouble les yeux dans l'effort de nous-mêmes à y lire notre histoire


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